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Zelda Breath of the Wild : une parabole sur la fin de la civilisation

Encensé pour son level design et son gameplay, BotW n’est pas reconnu à sa juste valeur pour son message. S’appuyant sur ses décors et son déroulé non-linéaire, le jeu nous invite à découvrir la catastrophe qui a mis fin à la civilisation hylienne. En posant ce décor dans l’exploration du royaume, le jeu nous permet de progressivement découvrir comment la technologie Sheikah s’est retournée contre ses maîtres hyliens lorsque Ganon en a pris possession alors qu’elle devait servir à se défendre face à son attaque. On retrouve donc le thème très ancien de la catastrophe, de la fin de la civilisation, associé à celui plus récent de la perte de contrôle sur la technologie par l’homme : le feu prométhéen qui finit par le brûler. Mais en faisant de la nature une partie centrale du gameplay et du parcours de Link, BotW finit par susciter l’espoir du renouveau de la civilisation après la catastrophe. Le récit associe donc l’ancien thème de la fin des temps, le thème moderne de la perte de contrôle sur la technologie et la thématique contemporaine du rapport de l’homme à la nature pour créer un récit subtile.

« Comment… Comment en sommes-nous arrivés là ? Les créatures divines… Les gardiens… Ils se sont tous retournés contre nous. C’était… le Fléau Ganon. Il les a tous retournés contre nous ! Et tout le monde – Mipha, Urbosa, Revali et Daruk… Ils sont tous pris au piège dans ces choses… Tout est de ma faute ! Notre seule chance de vaincre Ganon est perdue, tout ça parce que je n’ai pas su maîtriser ce maudit pouvoir ! »

La Princesse Zelda à Link après l’attaque de Ganon sur Hyrule (The legend of Zelda : Breath of the wild)

Avec Zelda Breath of the Wild (BotW), Nintendo a établi de façon quasi-unanime un nouveau mètre-étalon de l’open-world en offrant une liberté dans l’exploration et le déroulement du jeu rarement vus dans un genre pourtant très largement représenté. Le jeu a été salué par la critique et par les joueurs, mais ce succès en termes de game design a fait passer à l’arrière-plan l’histoire. Parce qu’il s’agit encore une fois de battre Ganon et sauver Zelda en parcourant Hyrule et que les franchises Nintendo offrent rarement une profondeur de récit importante, celle-ci se voit reléguée au second plan. 

Ce n’est pas faire justice à BotW qui, à mes yeux, offre un récit mature, poétique et transmettant un message riche. Plusieurs sujets très actuels sont abordés au cours du voyage de Link : le rapport de l’homme – ou des hyliens – à la technologie, à la perte de contrôle sur celle-ci, à la catastrophe et à la nature. Au final, BotW offre une parabole subtile mais réelle sur la crise écologique et l’évolution technologique que les quelques lignes ci-dessous visent à résumer.

La particularité de ce récit est de se reposer sur la non-linéarité du jeu, l’obligeant à s’appuyer sur son gameplay et sa mise en scène pour se révéler au joueur. Cette non-linéarité est l’un des points clefs de la liberté offerte par BotW : en plus d’être un open-world, le joueur décrouvre l’histoire et remplit ses objectifs sans restrictions autres que celles qu’entraînent le niveau du joueur et dans l’ordre qui lui convient.

Explorer Hyrule : revivre le Grand Fléau

La première chose qui frappe le joueur en parcourant Hyrule, c’est d’abord la beauté des paysages et de la nature. Il n’a jamais été aussi beau d’explorer Hyrule et tout joueur qui a joué à BotW s’est arrêté au moins une fois pour contempler un coucher de soleil sur les montagnes et les vallées du royaume. Le joueur sera aussi amené à remarquer dans un second temps les vestiges et les marques du passé. 

Tout au long des flashbacks du jeu, Link redécouvre son histoire et celle d’Hyrule et la raison pour laquelle il a été préservé après la défaite contre Ganon, désormais baptisé « le Fléau » (ou « Calamity Ganon »). Mais le joueur découvre aussi le monde actuel à travers son exploration des vestiges, des batailles menées, de l’ancienne gloire du royaume et des traces de la violence de l’affrontement contre Ganon. Les écrits que trouvent le joueur viennent compléter ce tableau. 

Les ruines du Temple du temps et celles d’un gardien

Quel est le but de ces vestiges ? De le rendre crédible et faire en sorte que, malgré le récit non-linéaire propre à BotW, le joueur puisse quand même avoir l’impression de traverser une histoire qu’on lui raconte sans l’interrompre dans sa liberté d’explorer sans entraves. Le récit est contenu dans l’exploration et la contemplation et le message qu’on vise à nous transmettre est d’abord celui d’une rupture, d’une catastrophe brève mais radicale. 

Les ruines du Colisée couvertes de malice

Ganon a entraîné la destruction et la mort sur son passage. Des lieux de vie sont à l’abandon, Hyrule est largement inhabité. Les ruines permettent même de servir le game design pour justifier des intérieurs occupés par les ennemis : le « niveau final » face à Ganon et une multitude d’ennemis secondaires est le vaste château d’Hyrule. On est donc pris dans ces vestiges d’un monde passé. C’est ce monde que Link doit faire revivre après son réveil dans le sancturaire de la renaissance, associant son destin à celui de la civilisation hylienne.

Cette vision dévastée d’Hyrule permet d’intégrer la notion de catastrophe, la rupture qui a eu lieu lors du Fléau. Cette présentation dans une histoire non-linéaire sert deux objectifs distincts. Le premier est de permettre de créer une tension dramatique dans l’aventure de Link en constatant l’impact de Ganon et l’importance de l’enjeu du combat que doit mener le protagoniste. Le deuxième objectif est à mon sens plus subtile et vise à susciter la réflexion chez le joueur.

Aux origines du Grand Fléau : la foi aveugle dans la technologie Sheikah

L’image que le joueur a du Hyrule qui précédait la défaite face à Ganon est celle d’une puissance technologique avancée, notamment grâce à la technologie Sheikah. Cette technologie est très présente et tranche avec l’exploration de la nature d’Hyrule. Cette technologie ancestrale a permis de créer la tablette Sheikah, la technologie archéonique, les créatures divines, les gardiens et les sanctuaires. Toutes ces technologies s’opposent au reste du jeu et le monde dans lequel on évolue, beaucoup plus bucolique et médiéval. 

L’erreur des hyliens a été de faire confiance à cette technologie pour se protéger et garantir la prospérité d’Hyrule. Ganon a retourné celle-ci contre ses maîtres : il a pris le contrôle des gardiens qui ont défait l’armée et des créatures divines qui ont tué les Prodiges censés les maîtriser. Le Fléau est devenu maître d’Hyrule grâce à la technologie censée protéger Hyrule de ce dernier. On a donc un retournement de l’avancée du royaume contre celui-ci, le condamnant à 100 ans de déclin avant le réveil de Link.

La parabole avec la crainte récurrente du retournement de la technologie contre l’homme entrainant sa perte est évidente. Du mythe d’Icare, victime de son hubris, à l’holocauste nucléaire provoqué par Skynet dans Terminator en passant par le monstre de Frankenstein, les hommes ont longtemps associé la démesure de l’espèce humaine à sa fin. En croyant améliorer son niveau de vie ou se protéger d’une menace, l’homme a la capacité de trouver un remède pire que la maladie. Cette crainte ancestrale trouve cependant une résonnance très concrète dans la crise écologique. La domination de l’homme sur la nature est aujourd’hui actée et c’est dans ses propres créations que l’homme peut entrevoir le risque de la démesure et de la confiance aveugle qui se retourne contre lui avec une technologie hors de contrôle. Les flashbacks et les notes que découvrent le joueur permettent par ailleurs de voir que, si Zelda a échoué à réveiller son pouvoir et vaincre Ganon, c’est, au moins en partie, parce qu’elle était captivée par l’étude des technologies Sheika, ce que le roi ne manque pas de lui reprocher. 

la princesse Zelda captivée par un gardien, délaissant l’étude de son pouvoir

Le véritable ennemi dans BotW n’est pas tant Ganon, qui reste omniprésent mais est très peu personnifié : les yeux rouges et la fumée noire, la malice, indiquent son emprise sur un ennemi de Link. Mais la forme que prend l’ennemi est généralement technologique : gardien ou créature divine notamment. Cette nouvelle forme de Ganon permet de renouveller les mécaniques de jeu en créant des ennemis nouveaux, mais aussi de nourrir ce discours sur la technologie par le gameplay. 

BotW reprend ainsi à son compte la notion de fin de la civilisation et de la fin de l’homme pour en donner une interprétation dans l’univers de Zelda. S’adressant à la fois aux jeunes joueurs et aux adultes, BotW conserve donc cette double lecture entre une histoire classique d’un jeu Zelda et une parabole sur la civilisation et son rapport à la technologie. BotW parvient par ailleurs à ancrer cette histoire dans ses mécaniques de jeu : vaincre les gardiens nécessite des mécaniques différentes de celles utilisées pour vaincre les monstres d’une part, et, d’autre part, libérer les créatures divines des ombres de Ganon permet de créer une sensation de majesté en créant des donjons originaux, non sans rappeler le classique Shadow of the Colossus par moment. 

Un déclin relatif et durable est un fait historique avéré. Le début de la période médiévale, avec l’émergence des royaumes vandales, qui a suivi la fin de l’Empire Romain a été une période de déclin – relatif toutefois car souvent caricaturée par les hommes de la Renaissance – pour l’Occident : l’économie s’est contractée, l’administration romaine s’est délitée au profit de pouvoirs locaux et la connaissance acquise depuis la Grèce antique s’est partiellement perdue au profit de Constantinople. Dès lors, le rêve des monarques européens sera de rétablir ce qu’ils considèrent comme l’idéal romain de la puissance et de la civilisation, d’où l’utilisation du terme « césar » dans plusieurs langues : kaiser en allemand, tsar en russe ou kaysar pour les Ottomans.

La notion de « fin des temps », telle qu’elle apparaît dans la culture judéo-chrétienne, est présente dans de nombreuses cultures et est souvent associée à celle de cyclicité : une époque doit finir pour qu’une nouvelle puisse commencer. La fin du monde est même une science : l’eschatologie avec ses éléments chrétiens (déluge, millénarisme), musulmans (le jour du jugement dernier) ou bouddhistes (mappö). Aujourd’hui, l’idée d’un hiver nucléaire ou d’une surexploiration des ressources terrestres ont largement pris le relais de ces notions dans l’imaginaire collectif. Mais à la différence de la fin des temps annoncée par les religions, ces nouvelles causes sont devenus endogènes : ce sont les hommes qui créent les conditions de leur destruction. Paul Valéry a ainsi résumé, à la sortie de la Grande Guerre, cette notion nouvelle dans l’imaginaire collectif : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ». Le 20ème siècle a représenté une prise de conscience du fait que du développement même de la civilisation pouvait résulter sa fin, ce que retranscrit parfaitement dans son histoire BotW. 

Repenser le rapport de l’homme à la nature et à la technologie : le parcours de Link

BotW nuance cette vision en offrant toutefois un message positif dans son déroulé qui permet de justifier l’espoir associé à la quête de Link. 

Tout d’abord, c’est de la non-linéarité du gameplay que BotW tire sa force : la liberté d’explorer est une liberté d’apprivoiser et d’aimer la nature, de la découvrir et de l’admirer. Mais cette nature n’est pas présentée uniquement en opposition à la civilisation hylienne : Link apprend que pour offrir un renouveau à la civilisation, il faut une redéfinition du rapport de l’homme à la nature et à la technologie. 

En se retournant contre leurs maîtres sous l’emprise de Ganon, les créatures divines ont aussi retourné la nature contre eux ou l’utilisent pour se défendre. De façon récurrente dans la série Zelda, les éléments naturels sont habillement exploités par chaque créature divine contre Link : Vah’Ruta provoque une pluie permanente sur le domaine Zora, Vah’Rudania se cache sur la Montagne de la Mort où la chaleur la rend difficile à atteindre, Vah’Medoh vole en permanence au-dessus du village Piaf et Vah’Naboris provoque une tempête de sable permanente et de la foudre. 

Si les géants mécaniques mobilisent les éléments contre les habitants d’Hyrule, Link doit aussi s’appuyer sur une association de nature et technologie pour retourner la situation à son avantage. C’est, après tout, l’arbre Mojo, gardien bienveillant de la nature, qui conserve l’épée de légende, arme symbolique associée à la destruction de Ganon, jusqu’au retour de Link. Mais c’est aussi sa capacité à exploiter le vent, la foudre et d’autres éléments qui lui permettent de vaincre ses ennemis. Le moteur physique du jeu, un dérivé du moteur Havok, est essentiel pour réussir à résoudre les puzzles ou combattre les adversaires.

Loin d’être une dénonciation manichéenne de la technologie ou une ode naïve à la nature, BotW présente à travers le parcours de Link un équilibre entre une technologie au service d’Hyrule et une nature exploitée par celle-ci : les différents modules de la tablette Sheikah permettent de contrôler les divers éléments, les sanctuaires Sheikah permettent à Link de progresser et les créatures divines, une fois libérées des ombres de Ganon, permettent de faciliter le combat final. La nature doit permettre à l’homme d’exister, prospérer sans forcément que cela se traduise par une domination destructrice. On retrouve ça jusque dans les mécaniques de jeu : BotW est le premier jeu Zelda à intégrer un système de récupération de ressources et de cuisine pour la santé et autres aptitudes.

Différents types de plats qu’il est possible de concocter grâce aux ressources pour récupérer de la vie ou améliorer une aptitude

C’est bien une partie intégrante de la notion de cyclicité dans l’imaginaire de la catastrophe et de la mort des civilisations. Ragnarök est à la fois une bataille dans laquelle une grande partie de l’humanité doit périr, mais aussi la renaissance d’une civilisation purgée de ses aspects les plus négatifs, à la façon du Déluge. La cyclicité est consubstantielle à l’idée de fin de la civilisation et permet de penser un renouveau. Il sera d’autant plus intéressant de voir comme cette idée sera intégrée à BotW 2. 

Conclusion

Si l’histoire qui nous est contée dans BotW est celle d’une catastrophe, il ne faut pas voir en BotW un jeu technophobe (position qui serait paradoxal pour un jeu vidéo). La catastrophe dépeinte à travers le Grand Fléau est un prétexte à la réflexion pour le joueur et un moyen de l’interroger sur l’histoire qu’il vit. BotW offre une interprétation émotionnellement riche d’une thématique récurrente, la fin de la civilisation, tout en déroulant un récit sur la recherche d’équilibre entre homme, nature et technologie. Link s’appuie sur cette nature pour prospérer tout en l’admirant à travers le regard du joueur. La princesse Zelda, résume cette notion dans l’un des flashbacks, lorsqu’elle dit à Zelda en observant une fleur – une princesse silencieuse : « c’est une plante rare et en voie d’extinction. Malgré nos efforts, nous n’avons pas encore réussi à les domestiquer. Cette plante ne pousse qu’à l’état sauvage. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est qu’elle soit assez forte pour pour prospérer seule ». Et c’est que le jeu nous invite à espérer pour toute la nature qu’il dépeint. 

Difficile de ne pas replacer le chef-d’œuvre de Nintendo dans les réflexions générales sur l’écologie et, plus précisément, celles liées au jeu vidéo. Le développement du streaming, particulièrement énergivore a jeté une lumière nouvelle sur un sujet qui interroge le milieu depuis plusieurs années. En 2019, 21 entreprises majeures du secteur ont lancé l’initiative Playing for the Planet en s’engageant à réduire l’impact environnemental de l’industrie. BotW a été salué par la critique et le public comme une nouvelle ère pour Zelda grâce à son gameplay, son déroulement non-linéaire et la richesse de son monde. Il est aussi le premier jeu de la série à s’inscrire autant dans son époque par son propos. Et les derniers mots de Zelda à Link, après avoir vaincu Ganon semblent pouvoir aussi facilement s’adresser au héros hylien qu’aux hommes : « Bien que Ganon soit vaincu pour l’instant, il nous reste beaucoup à faire et tant de souvenirs douloureux à accepter. Je suis au fond de moi convaincue que si nous travaillons tous ensemble, nous pouvons redonner à Hyrule sa gloire passée. Peut-être même plus. »

Le discours de Zelda à Link, après la défaite de Ganon

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